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.. Trains de vie ..

Train-train (Marius D)

Pauvre gosse. Je me revois à son âge, serré, respirant un peu difficilement du haut de mon mètre cinquante. Maman nous emmenait au musée du Louvre, le mercredi après midi. En sortant nous traversions le jardin des Tuileries main dans la main, ma petite soeur à droite, moi à gauche. Nous prenions le métro place de la concorde, ligne 12 direction porte de la chapelle. Il y avait beaucoup de monde à cette heure-là. Je me souviens bien de l’odeur qui régnait dans la rame : ça sentait l’homme après une journée de travail. Une odeur un peu âcre, pas vraiment agréable. La même odeur qu’aujourd’hui. Voila au moins une chose qui n’a pas changé en trente ans. Lui aussi a dû la remarquer. Les enfants n’ont pas cette odeur, ça vient plus tard, en vieillissant, ça commence par l’obligation de se mettre du déo sous les bras. A la puberté, on le fait par jeu, goût de la nouveauté et besoin de séduire. Mais on a beau tout essayer, ça empire d’année en année.
Ah ! Voici mon héros ! Je le vois presque tous les jours. Il monte à St Lazare et va jusqu’à Invalides où il prend le RER C direction St Quentin en Yvelines. Je l’ai remarqué pour la première fois il y a trois semaines. Il est arrivé en courant, une grosse sacoche noire à la main, il est monté pas la dernière porte en queue de train et s’est installé debout dans le coin près de cette même porte, dos au mur. C’est à cette place qu’on est le plus isolé sans pour autant donner l’impression de se couper totalement du reste du monde. Il était essoufflé et ses joues se gonflaient lorsqu’il expirait, comme si l’air avait du mal à se frayer un passage vers l’extérieur. On aurait dit un poisson évadé de son bocal. Je n’étais pas le seul à l’avoir remarqué, deux enfants pouffaient de rire en le montrant du doigt avec une discrétion qui les dénonçait immédiatement. Mais mon héros ne semblait pas s’en rendre compte. A peine rentré, il avait sorti "Le Point" de sa sacoche et avait plongé le nez dedans. Cette même scène se répéta à la même heure le lendemain, le surlendemain et ainsi de suite cinq jours par semaine depuis trois semaines.
Un jour, ou plutôt devrais-je dire un soir, puisqu’il prend le métro vers 19 heures, je décidai de bouleverser l’étiquette. Il fallait que je teste l’adaptabilité de mon homme. Si je veux le prendre comme point de départ façonner le héros de mon prochain roman, il faut bien que je connaisse ses réactions dans des conditions extrêmes. Et puis, je dois avouer que je me réjouissais par avance de ce petit tour somme toute bien innocent. Je me mis donc à la place du fond à coté de la porte, attendant avec impatience la station St Lazare. Mon homme était là. Encore heureux ! Imaginez l’état de frustration dans lequel son absence m’aurait plongé. Il me dévisagea un instant, et alla s’installer à coté de l’autre porte, en face. Déception. C’est tout juste s’il eut l’air surpris.
Toxier. Je l’appellerai M Toxier. Un personnage banal, célibataire, vivant dans un appartement trop bien rangé plutôt cossu. Il se lève tous les matins à 7 heures au son du jingle de France Info sur son vieux radio réveil. 7 heures même le week-end. Il ne se couche jamais après minuit de façon à ne pas décaler ses cycles de sommeil. Très important pour rester en forme. M Toxier aime le sport. Il pratique la marche à pied chaque dimanche au jardin du Luxembourg. Non, au bois de Vincennes, où il allait faire du vélo quand il était petit. En fait il n’aime pas la marche, n’en fait que par obligation en semaine pour aller au boulot et a passé toute son enfance en province. A Dijon. Il n’aime pas le sport qu’à la télé, et encore : le foot le mercredi soir qu’il regarde avachi dans le canapé en cuir beige râpé, un pack de bières posé sur la table. Non ça ne colle pas. C’est un homme rigoureux qui travaille dans l’immobilier pour une grande banque française. J’irai faire un repérage à St Lazare. Au pire, je le ferai travailler à la Défense.
"Invalides". Nous sortons et remontons le quai, emportés par la foule. Nous passons par-dessus les voies pour redescendre vers le tapis roulant qui mène au RER C. M Toxier fonce. Il se faufile adroitement malgré le poids de sa sacoche. Il semble s’impatienter un peu face aux embouteillages créés par l’entrée et la sortie du tapis roulant qui nous emmène vers le RER. Il marche rapidement, courant presque par moments. Il repère le tourniquet où il y a le moins de monde, sort sa carte orange, glisse le ticket, s’engage, reprend le ticket tout en poussant la porte. La manoeuvre a été parfaitement exécutée, sans la moindre hésitation, avec ce professionnalisme étonnant dont font preuve les habitants de la région parisienne. L’obstacle franchit, il s’engouffre dans un couloir puis prend à gauche et monte quatre à quatre les marches du premier escalier qu’il trouve. Je n’ai même pas eu le temps de regarder vers quel quai nous nous dirigeons.
Juste à temps. Nous réussissons à nous faufiler au moment où les portes se ferment. M Toxier prend l’escalier pour monter à l’étage. J’hésite un instant à le suivre, redoutant d’éveiller ses soupçons. Mais qui se douterait qu’il est suivi dans une foule pareille. M Toxier est discret, il fait tout pour prendre le moins de place possible. Au bureau, seuls les collègues de son service l’appellent M Toxier. Pour les autres, il est monsieur. Tout simplement. Un monsieur que l’on salue parfois le matin ; ou à la cantine en le dévisageant avec la vague impression d’avoir déjà vu ce visage quelque part, puis on reprend sa conversation.
Il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose de marquant dans son physique, si ce n’est sa mimique de poisson lorsqu’il est essoufflé. Peut-être ses oreilles légèrement décollées. Il doit avoir un peu plus de cinquante ans, le front à peine dégarni. Il fait toujours attention à sa ligne et a passé avec succès le cap de la quarantaine. Très bien conservé pour son âge, il attire le regard des dames. Une aventure d’un soir ? Ce serait tentant, mais non. Sa femme l’attend dans leur pavillon avec leur dernier fils, Yvan, qui est en terminale. Si les gens voulaient faire un effort pour le connaître, ils se rendraient compte qu’il peut être très intéressant, même drôle.
Non, personne ne voudra de l’histoire d’un type aussi banal. De plus, je ne tiens pas à passer pour le fils spirituel de Philippe Delerm. Il me faut du sexe, de l’action. Il est célibataire. Ce serait plutôt bien pour l’intrigue qu’il ait une aventure. Avec une femme plus jeune que lui. C’est une stagiaire de son service, Hélène. Elle est à HEC et fait son année de césure ici. Une petite blonde ravissante et intelligente. Une blonde, oui. Le symbole même de l’aventure, pas la fille avec laquelle on veut se marier.
Elle est ici depuis deux jours et se sent à l’aise. Comme d’habitude, les hommes se retournent sur son passage. Elle en a déjà repérés deux ou trois. Ce monsieur Toxier particulièrement, un bel homme d’allure musclée, les tempes grisonnantes. Il paraît à peine quarante ans. Il a tout pour lui plaire. L’autre jour à la machine à café, il était juste derrière elle, elle pouvait sentir son souffle calme et léger passer délicatement le long de sa nuque. Elle prit son café, se retourna pour aller s’asseoir et leva les yeux vers lui. Il ne semblait pas la regarder et pourtant son visage se troubla. Elle s’arrangea pour que sa jupe vienne frôler le pantalon de monsieur Toxier, comme une caresse sensuelle sans en avoir l’air. Il s’avança et commanda son café comme si rien ne s’était passé. Mais lorsqu’il sorti de la salle pour regagner son bureau, ses yeux s’attardèrent un instant de trop dans ceux d’Hélène.
La pluie commence à tomber, déposant sur les vitres de fines perles qui déforment les lumières de la ville. Au fur et à mesure que nous ralentissons pour entrer en gare, la trajectoire des gouttes se fait plus verticale formant un quadrillage cubiste avec les traces laissées par les précédentes. Versailles Chantiers, plus qu’une station et il faudra sortir affronter l’eau. Le poète apprécie la douce mélancolie de la pluie lorsqu’il est au chaud dans son salon et qu’il la regarde tomber par la fenêtre. J’aperçois bientôt l’éclat humide du Roi Soleil, puis, dans la pénombre, le large espace de la gare des matelots. Le train freine doucement et M Toxier se lève par avance. Quand nous nous arrêtons enfin dans un dernier gémissement métallique, nous ne sommes que deux à descendre du wagon. Nous nous dirigeons vers la sortie, passant rapidement la formalité du tourniquet sans même devoir présenter nos papiers et partons à gauche.
Le charme d’une ville de banlieue sous la pluie, le halo orange des lampadaires déchiré par l’eau semble se mettre à danser sur place. On se sent vraiment seul dans les rues des quartiers résidentiels bordées de tilleuls. Je m’arrête devant un pavillon typique, en pierre meulière et brique pour marquer les encadrements des portes et des fenêtres. Une haute grille en fer forgé dont la peinture bordeaux s’écaille découvrant de petites tâches de rouille en barre l’accès. Je la pousse et m’avance vers la lumière du perron. Je sens déjà la douce chaleur du foyer m’envahir. Je pose ma main sur la poignée de la porte. C’est promis, au printemps je fait repeindre la grille.