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.. Trains de vie ..

Incident de voyageur (Marius D)

Gare St Lazare, 22h57. 2 minutes. Si j’étais arrivé 2 minutes plus tôt, je serais en train de regarder s’éloigner les lumières de Pont Cardinet puis Clichy Levallois et bientôt Bécon-Les-Bruyères et la Défense avec son lot de cadres dynamiques au visage fatigués et piquant de cette barbe qui a eu ses 12 heures pour repousser. Mais non. Cette brave dame aurait bien pu se débrouiller sans moi pour trouver la rue de Liège.
2 minutes, pour lui expliquer. Les gens sont devenus des assistés. Ils ont toujours besoin de quelque chose, une cigarette, un renseignement, une petite pièce ou un ticket restaurant. J’en viens parfois à me demander comment le monde ferait pour tourner sans moi.
2 minutes, c’est fou ce que l’on peut faire en 2 minutes : passer un coup de fil, acheter un journal, se faire écraser, rater son train... marcher sur un chewing-gum. Et voilà ! Ca n’arrive qu’à moi ! Du pied gauche heureusement. Si cela n’avait pas été un bête chewing-gum, j’aurais même eu de la chance. Enfin il y en a au moins que ma mésaventure amuse, je le vois bien que ça l’amuse, bien qu’il se cache derrière son journal. Notez, je le comprends. La gare St Lazare à 23 heures n’offre que très peu de distractions, à part pour un zoologue peut-être. Un sociologue plutôt. L’étude de la faune de cet endroit présente un certain intérêt pour qui sait regarder. Un jeune homme d’un vingtaine d’année aux goûts vestimentaires tout à fait discutables avec une guitare sur le dos, un indigène d’âge indéterminable habillé d’un complet beige à carreaux qui ne passera certainement pas l’hiver et traînant un vieux sac Tati déchiré, un groupe d’étrangers perdus, et quelques autochtones à priori bien banals aux yeux du dilettante que je suis en la matière.
5 minutes de passées. Il me reste donc exactement 23 minutes à attendre, en considérant que le train sera à l’heure. Soit 11,5 fois 2 minutes. Heureusement que personne ne m’attend.
"Excusez-moi, vous auriez l’heure ?
- 23 heures passées de 2 minutes.
- Merci"
Oui j’ai l’heure. Les gens ne sont pas précis. A force de demander on emploi des demi formules, on dit les choses à moitié espérant que l’interlocuteur ne sera qu’à demi sollicité. Pourquoi ne pas tout simplement demander l’heure qu’il est ?
«Excusez-moi."
(Quoi encore !)
"Oui ?
- Savez-vous à quelle heure est le prochain train pour Courbevoie ?
- Non aucune idée."
J’en ai marre. J’espère que ce type va bientôt me laisser tranquille, j’ai pourtant lu un article disant que les gens ne se parlaient plus dans la rue, pourquoi suis-je tombé sur une espèce en voie d’extinction ?
"Pourvu qu’il y en ait un rapidement, il faut que je rentre chez moi. C’est pour ma femme, elle est malade et elle a besoin de moi, vous savez.
- Ah bon."
Non mais j’ai pas une tête d’assistante sociale bon Dieu ! Il avait qu’à ne pas avoir de femme. Comme moi. Je tente une subtile manoeuvre de repli en direction du relais H, pardon du "Relay", histoire d’être un peu tranquille. J’aurais quand même bien aimé je crois. Même une malade, qui ait besoin de moi. Il ne connaît pas sa chance celui-là. Les gens ne sont pas conscients de leur chance, alors ils s’inventent des problèmes, ils fument ou ils boivent. J’en sais quelque chose, il m’a fallut 5 ans pour arrêter de fumer. Je n’ai pas touché un cigarette depuis 5 ans, 8 mois et 14 jours à peu près.
Voilà le train de St Nom qui rentre en gare. Le mien devrait arriver vers 23h15, j’aurai donc 10 minutes à attendre assis. C’est déjà ça. Et d’ici un bon quart d’heure, je suis en route, et ciao St Lazare. Et ces deux là qui n’arrêtent pas de se bécoter, non mais il n’a qu’à la peloter pendant qu’il tant qu’il y est ! Est ce qu’on m’a déjà vu faire ça moi ? Non. Certes, je n’en ai pas eu souvent l’occasion, mais je ne pense pas que je l’aurais fait. Je m’éloigne un peu sur le quai, pas trop loin car je dois monter en queue de train pour être près de la sortie à Viroflay. Toujours ce souci de rentabiliser son temps. Ces petites marottes ridicules, ces habitudes prises après avoir fait le même trajet des centaines, peut-être des milliers de fois. Je rentre systématiquement par la porte du milieu du wagon, je vais à droite et je m’assois dans le compartiment sur ma droite, à coté de la fenêtre dans le sens de la marche. C’est rassurant de retrouver ses marques, de se sentir chez soi même dans ce milieu hostile. Je sors alors "A nous Paris" cet hebdomadaire distribué gratuitement par la RATP. Je le lis patiemment, attendant la rubrique "Un quartier, un village". C’est ce que je préfère. Voir paris comme un rassemblement de petits villages. J’aime Paris, mais les gens dans la rue ne voient que la saleté et les crottes de chien.
Dans 5 petites minutes, je serai assis à ma place, tranquillement. S’il n’y a pas de retard. Ce n’est pas que j’en ai après la SNCF, mais un accident est si vite arrivé. Comme ce que m’a raconté Charles l’autre jour. Il est arrivé à 10h30 au boulot parce que le train était resté bloqué en gare de Chaville. Incidente de voyageur, avait dit le fonctionnaire de Sèvres dans le haut parleur. Probablement un pauvre type qui c’était jeté, ou une bousculade. Un homme trompé. Sûrement. J’ai faim. Pas de monnaie, juste un billet de 50 F. Ce que j’aime aux USA, c’est que les distributeurs acceptent les billets. Mais ici, Saint-Exupéry ne peut rien pour moi.
Il faut avoir un sacré courage pour se suicider. On dit toujours que c’est un acte de lâcheté, mais je ne suis pas d’accord. Je n’aurais pas le cran de mettre fin à mes jours. Peut-être que cela signifie que je n’ai pas de bonne raison de le faire. Finalement, celui qui se suicide avec courage meurt sans raison. Un peu rapide. Comment ne pas souffrir ? Il faut vraiment que ça aille vite. La pendaison, bien que ce soit paraît-il, très érotique, ne me tente pas. Trop long. Les armes à feu me font peur. Je sais nager. Les médicaments ? Un suicide financé par la sécurité sociale, non. L’accident de voiture peut être pas mal, mais j’ai peur d’avoir un malheureux réflexe de survie au dernier moment. Se retenir au dernier moment c’est pire que tout : on risque de se rater de peu. Le train. Ca me paraît viable. Le problème c’est que je ne serai plus du tout présentable.
23h14. Il va être en retard. D’après eux, 95 à 98% des trains sont à l’heure. S’il arrive avec moins de 10 minutes de retard, il partira à l’heure, mais j’attendrai debout. Ce n’est pas grand-chose, mais je n’aime pas attendre. Quelle perte de temps. Quel vide je laisserais si je m’en allais ? Si Dieu me rappelait à lui ? J’adore cette expression. Ma famille, mes amis. Mes amis. Charles. Ce n’est qu’un collègue, mais il est vraiment sympa. J’ai peur de l’ennuyer en l’appelant trop souvent, il est marié lui, il n’a pas que ça à faire. Pourquoi perd-t-il son temps avec moi ? C’est un ami, pas de doute, mon seul vrai ami. J’aime imaginer qu’il y aura plein de gens très tristes à mon enterrement. Des oncles et tantes, cousins, amis, amantes, toutes ces femmes qui m’ont aimé sans jamais avoir osé me le dire.
23h16. Il est en retard. Si on veut se suicider à une heure précise, il ne faut pas faire confiance à la SNCF. Rassure toi mon grand, tu n’auras jamais le courage de le faire, tu as toujours été couard, et puis cette vie n’est pas si nulle.
Il arrive. Je vois la lumière de ses phares. Il passe sous le pont, le dernier qui joint la rue de Rome et la place de l’Europe. 2 minutes de retard. Si l’autre avait eu 2 minutes de retard, je serais chez moi. Un peu de courage que Diable ! Ce n’est qu’un mauvais moment à passer et après tout ira mieux. Ce n’est rien en fait ; juste un pas, même pas un suicide, un pas. On ne meure pas pour si peu. Juste un pas...
Il faudrait que je pense sérieusement à écrire mon épitaphe.